Guerre et mensonges
Il existe aujourd'hui entre le mensonge et la guerre une connection indissociable. Dans l'actualité de l'existence telle qu'elle se présente à nous, il est impossible de ne pas reconnaître que la guerre est liée au mensonge, au mensonge sous une double forme : le mensonge à autrui et le mensonge à soi-même; ils sont d'ailleurs étroitement liés et peut-être inséparables en droit l'un de l'autre.
Celui qui ne se ment pas à soi-même ne peut pas ne pas constater que la guerre sous ses formes modernes est un cataclysme qui ne peut comporter aucune contrepartie positive appréciable, sauf peut-être -et encore n'est-ce là qu'une apparence- là où est une pure agression dirigée contre un adversaire désarmé; mais dans ce cas la guerre cesse d'être à proprement parler la guerre pour dégénérer en une opération de banditisme pur et simple qu'on tentera d'ailleurs de camoufler en la présentant comme une expédition punitive; les inépuisables sources de propagande seront mis en oeuvre pour ce camouflage.
Dans tous les autres cas, c'est à dire là où il y a conflit entre des adversaires réellement armés, nous savons aujourd'hui que les risques de tout ordre sont inimaginables, et que les destructions dépassent, selon toute apprence, les avantages que l'on prétend en retirer. Les faits sont là directement lisibles par tous, et il est difficile de concevoir comment l'enseignement qu'ils dégagent peut encore demeurer lettre morte, sinon pour le plusgrands nombre des hommes, au moins pour les individus soi-disant responsables dont leur sort dépend.
Ce n'est que par le mensonge organisé qu'on peut espérer faire admettre la guerre à ceux qui sont contraints de la faire ou de la subir : notons d'ailleurs qu'entre les verbes faire et subir la différence est aujourd'hui évanouissante.
Gabriel Marcel : Les hommes contre l'humain, p.97, éditions universitaires, 1991