09.03.2007
la langue arabe dans le miroir du désert
Une langue est inséparable de l’espace géographique qui l’a vu naître, elle porte les marques de ses reliefs et de ses aspérités. Elle garde en elle les germes du sol qui l’a jadis fertilisée. Elle transporte sous ses plis, l’aridité de la terre qui l’a allaitée. Elle porte les couleurs indélébiles du ciel qui l’a longtemps couvée.
La langue arabe, née du désert, en garde encore l’aride mémoire [1],ni les époques, ni les continents qu’elle a traversés, n’ont pu effacer ces empreintes. Dans chaque mot arabe qu'on prononce, il y a un peu de sable qui suinte.[2],

- langue de la transcendance
Quiconque a élu domicile dans le désert ou a eu l’habitude de le traverser a fait cette expérience marquante du vide, ce sentiment de la fragilité et de la futilité de la condition humaine. Le vide du désert est respiration du ciel et du sable[3], vertige de l’interrogation sur la vie et la mort.
La désolation du lieu conjuguée à l’éloquence du ciel oriente vers la vie intérieure. Un proverbe touareg dit : “Il y a des pays pleins d’eau pour le bien-être des corps et il y a des pays pleins de sable pour le bien-être des âmes”. L’univers pulvérisé du désert est propice à la spiritualité.Terre promise des rendez-vous avec la transcendance, le désert demeure le refuge préféré des mystiques.
Une langue née dans le désert conduit nécessairement vers le ciel. Le souffle de la langue arabe respire la spiritualité, il est propice au jaillissement de voies mystiques.

- langue qui scelle l’alliance entre terre et ciel
L’horizon qui s’offre au regard de l’homme du désert n’est pas le même que celui qui se déploie devant le montagnard ou l’habitant d’un plaine fertile. L’horizon du montagnard, par exemple, change constamment, il suffit de se mettre à une hauteur différente pour qu’il prenne une autre forme. Par contre dans le désert, l’horizon paraît identique quelque soit l’endroit d’où on le regarde. Il est la ligne inatteignable, la limite indépassable, il suggère l’existence d’un au-delà.
La langue du désert transformera cet horizon en un au-delà métaphysique. L’horizon se dit en arabe « Oufouq », mot dérivé d’une racine qui a, entre autre, donné naissance au mots «Afaqa = se réveiller » et « tafawaqa = réussir, dépasser », comme si le véritable éveil ne peut se réaliser que dans cet au-delà dont l’horizon trace les contours, comme si l’humain ne peut se dépasser, transcender sa condition qu’en parvenant à franchir cet horizon, alliance de la terre et du ciel.
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- langue du monothéisme
Au fond, c’est quoi un désert sinon un tas gigantesque de sable. Il suffit d’y marcher pieds nus, de regarder les dunes se déplacer pour s’apercevoir que le secret ultime du désert est entièrement contenu dans un seul grain de sable.
Au milieu du désert, la splendeur du soleil absorbe tous les paysages dans une célébration de l’unité, du
seul être nécessaire. Le sable chaud et la lumière vive effacent tous les détails, rendant la multiplicité invisible. Pour l’homme du désert, toute la réalité du monde se ramène à un seul élément, l’univers entier découle d’un même principe. La langue arabe en porte le sceau, la première lettre de l’alphabet arabe « ا = Alif » contient toutes les autres.
Le désert est monothéiste ou n’est pas, la langue arabe aussi.
© Saïd Bailal
14:55 Publié dans identités | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, Poésie
08.02.2007
petite leçon de dissection
"Je est un autre" A. Rimbaud
Si on dissèque l’être de chair que nous sommes, on ne trouvera que tuyauteries, viscères, cellules et molécules. Et si on lève la peau à l’être de parole que nous sommes, on ne découvrira que normes, automatismes, habitudes et conventions. Des machineries, certes complexes, mais qui restent de vulgaires artifices reproductibles à l’infini.
Mais alors d’où vient ce « moi, Je ! moi, Je ! » ?
Se réduit-il à une simple combinaison de ces deux artifices ?
Certaines interrogations éternelles que se posent les humains depuis toujours ne prennent sens pour un individu que dans des circonstances particulières. Je me souviens d’une drôle de sensation que j’ai eu il y a six ans après avoir subi une intervention chirurgicale qui avait nécessité une anesthésie générale.
Avant l’opération, on m’avait allongé sur un lit d’opération. On raccorda mon corps à plusieurs tuyaux. Le médecin anesthésiste avait l’air d’exécuter machinalement certains gestes. On aurait dit un mécanicien, il aurait suffi pour cela de quelques tâches noires sur sa blouse, ses mains et son visage. J’ai eu l’impression d’être une simple machine dont on allait réparer quelques rouages.
Je me suis réveillé quelques heures plus tard. Une infirmière se pencha vers moi pour m’annoncer avec un sourire artificielle et une voix monotone que l’opération s’était bien passée. Une légère angoisse et une sensation de vide s’emparèrent de moi : "où étais-je durant l‘opération ? "
J’étais convaincu d’avoir cessé d’exister pendant toute la durée de l’opération chirurgicale. Et pourtant !
Tableau : Homme-machine, Michel Grimard
15:55 Publié dans identités | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : litterature, poesie, ecriture
06.02.2007
C’est vers la rose qu’aspirent les épines.
L’être humain n’est pas un être achevé, il ne peut se résumer, ni à son passé, ni à son présent. Il est aussi un devenir. Il n’est pas seulement ce qu’il a été, mais aussi ce qu’il sera, ou ce qu’il n’est pas encore.
Jadis, existait un pays où le Roi aimait s’occuper lui-même de son jardin.
Un jour, voulant tailler ses fleurs, il fut blessé par les épines qui ornaient une branche d’un arbre qu’il avait planté. Cet arbre lui avait été offert comme cadeau par un roi d’une contrée lointaine.
Cet arbre était un rosier qui n’avait pas encore fleuri. Le roi qui n’avait jamais connu ce qu’est une rose ni vu de rosier, décida de le couper, et d’interdire à tous ses sujets de planter un tel arbre.
Son royaume ne connut jamais ni la beauté de la rose, ni son doux parfum.
En plus, croyant que le roi qui lui avait offert l’arbre voulait l’empoisonner, il lui déclara la guerre.
© Saïd Bailal
16:40 Publié dans identités | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : litterature, poesie, contes
28.12.2006
Eloge des accents
« Depuis mes premiers souvenirs de la voix de mon père s'exprimant en français dans le cercle familial -plus précisément encore lorsqu'il s'adressait à moi -, et jusqu'à ses dernières paroles, j'ai entendu dans chaque syllabe qu'il prononçait la mémoire, l'empreinte, le fantôme, non seulement d'une autre langue que le français, mais aussi d'un autre monde et d'un autre temps. » Alain Fleischer
Au Maghreb, les berbères parlent l’arabe avec un accent très prononcé qui est souvent objet de moqueries de la part des arabophones. C’est pour cela que dès mon plus jeune âge, lorsque je me retrouverai dans les villes arabophones du Maroc, j’ai du me débarrasser très vite de mon accent. Plus tard en m’installant en France, pour éviter les rejets et les discriminations, j’ai gommé mon accent maghrébin en me fondant dans l’anonymat d’une prononciation correcte de la langue de Molière.
C’est là l’un de mes plus grands regrets.
J’aime les accents. Ils mettent l’écoute en veille en faisant tinter et vaciller les mots. Ils les difractent en de multiples éclats révélant souvent un autre sens éloigné de leur sens immédiat. Les accents attirent l’attention et l’aiguisent. Ils font entendre une autre langue dans la langue, ils font voir l’ailleurs dans ce qui parait familier. Ils révèlent le divers et le multiple dans ce qui parait uniforme. Les accents cultivent les ambiguïtés et mettent la lumière sur les infinis potentialités d’une langue. Lorsqu’à un accent plus ou moins correct se mêlent des accents étrangers, on jouit mieux de la langue.
Lorsque je me suis mis à l’écriture, j’ai essayé de transcrire cet accent perdu dans mes écrits. Hélas j’ai fini par me résigner, ma plume d’adulte n’a jamais réussi à retrouver ce que ma langue d’enfant avait perdu.
© Saïd Bailal
13:30 Publié dans identités | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : litterature, poesie, politique
17.11.2006
nous sommes tous des polyglottes (I)
Les mots voyagent. Après un séjour plus ou moins long dans un autre lieu que leur lieu d’origine, certains mots parviennent à obtenir une reconnaissance officielle, des titres de séjour définitif leur sont accordés par les hautes autorités académiques.
D’autres mots restent clandestins, des sans-papiers malgré leur insertion dans les idiomes locaux. Ils finissent par s’acclimater aux règles linguistiques de leur pays d’accueil, ils se métamorphosent au point de rendre leurs racines méconnaissables.
Le mot du dialecte marocain « zoufri » en est un exemple. Ce mot signifie « voyou », « mauvais garçon » ou « célibataire débauché». Ce mot est apparu avec l’installation des premières usines au Maroc par les colons Français au début du XXème siècle. Les ouvriers qui y travaillaient provenaient des campagnes. Ces ouvriers étaient en général célibataires ou des hommes mariés qui ont laissé leur famille au douar. Se retrouvant seuls, ils s’adonnaient les soirs à l’alcool, invitaient chez eux des prostituées, organisaient souvent des fêtes bruyantes. Les citadins se plaignaient souvent de ces ouvriers.
C’est ainsi que le sens du mot «les ouvriers » a glissé pour signfier mauvais garçon ou voyou, et comme en phonétique arabe le « v » se prononce « f », le mot « les ouvriers » est devenu « zoufri ».
14:55 Publié dans identités | Lien permanent | Commentaires (47) | Envoyer cette note | Tags : litterature, poesie, maroc
09.11.2006
Emigré sans retour
"Le point de départ de l'élaboration critique est la conscience de ce qui est réellement, c'est à dire un "connais-toi toi-même" en tant que produit du processus historique qui s'est déroulé jusqu'ici et qui a laissé en toi-même une infinité de traces, reçues sans bénéfices d'inventaire. C'est un tel inventaire qu'il faut faire pour commencer" Edward Saïd
Marocain, je suis occidental dans le sens le plus littéral (maghribi), à sa pointe la plus extrême. Dans mes veines coule un riche mélange ; aristocratie andalouse, tribu berbère et descendance noire de princes et d'esclaves.
(............)
Emigré sans retour, fils d'une longue bataille, je n'ai pas choisi l'étape finale qui s'est imposée à moi : toujours ailleurs. Sur ma route, je n'ai pas regardé en arrière, mais je n'ai rien oublié. Sans même le vouloir, j'ai renoncé aux biens, à la parenté, aux amis et compagnons de route. La solitude m'a grandi, elle seule m'euphorise mais elle épuise mon corps autant que la prière longue distrait mon intellect.
Qui suis-je donc, moi, somme impossible de tous ces ancêtres ?
D'où naguère suis-je parti et où maintenant irai-je ?
extraits de "le désarroi identitaire" de Réda Benkirane
17:10 Publié dans identités | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : société, maghreb, politique, littérature
26.10.2006
les Autres
20:20 Publié dans identités, l'Autre | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : litterature, poesie, identités
08.10.2006
les identités multiples
Seules les identités multiples sont belles. Mahmoud Darwich.
Je n’aime pas le mot « racines », et l’image encore moins. Les racines s’enfouissent dans le sol, se contorsionnent dans la boue, s’épanouissent dans les ténèbres; elles retiennent l’arbre captif dès la naissance, et le nourrissent au prix d’un chantage: « Tu te libères, tu meurs! » Amine Maalouf.
On nous dit, et voilà vérité, que c'est partout déréglé, déboussolé, décati, tout en folie, le sang le vent. Nous le voyons et le vivons. Mais c'est le monde entier qui vous parle, par tant de voix bâillonnées.
Où que vous tourniez, c'est désolation. Mais vous tournez pourtant. Edouard Glissant.

Jamais dans l'histoire de l'humanité les humains ne se sont autant rencontrés, côtoyés et mélangés. Les mariages mixtes se multiplient de plus en plus. Dans certaines régions comme en Europe, les frontières se sont effacées. Les obstacles culturels et nationaux à la communication se sont presque effondrés grâce aux moyens de transport et de communication modernes. Il est devenu possible de ne pas concevoir de contradiction par le fait d'avoir plusieurs identités simultanément.
Et paradoxalement, jamais les crispations identitaires n'ont été aussi grandes.
De nombreux Juifs hier partisans de l'universalisme et de l'humanisme se sont repliés actuellement sur une seule appartenance et une unique identification, à Israél.
Les Européens champions, durant les siècles passés, de l'humanisme et depuis la fin de la seconde guerre mondiale chantres de l'entente mondiale, sont entrain de glisser vers l'idéologie la plus restrictive et exclusive, l'extrême droite.
Les Musulmans qui avaient jadis été les plus cosmopolites, acceptant l'existence en leur sein de multiples confessions et cultures, sont en train de restreindre leur identité à leur seule appartenance religieuse.
Comment expliquer ce paradoxe ?
Est-ce les angoisses et les frustrations engendrées par une globalisation qui tend à effacer toute spécificité et à dépasser l’Etat-nation?
Est-ce les derniers sursauts, avant l'effondrement définitif, des nationalismes ?
21:40 Publié dans Etat des lieux, identités | Lien permanent | Commentaires (37) | Envoyer cette note | Tags : société, litterature, politique, europe, liban, israel, palestine
02.03.2006
L'entre-deux
"Le poisson pense que l’espace entre les gouttes de pluie est mortel"
Parviz Chapour, poète iranien.
"L'aptitude au bonheur
touche à cette capacité à percevoir
pendant l'averse
l'espace libre laissé entre les gouttes d'eau"
"Fish and Scales" : gravure de M.C. ESCHER
L'entre deux
cet espace où s'anihilent tous les lieux,
espace où s'originent tous les repères.
Lieu du tiers inclus, où le A et le non-A se tendent la main,
où la lumière ne renvoie plus l'ombre à sa honte.
L'entre-deux
Chemin möbiutique où l'on passe d'un bord à l'autre sans quitter ni l'un ni l'autre.
Ce lieu où s'épanouit la pensée hybride et décalée.
ce lieu de tous les lieux, où on peut être là en même temps que l'autre,
ailleurs en même temps qu'ici,
ouverture où le "Je" est un ensemble inombrable d'autres.
L'entre-deux
lieu de tous les risques mais aussi de tous les espoirs,
le poisson qui s'y aventure doit inventer, pour s'épanouir,
de nouvelles manières de respirer sinon il risque l'asphyxie.
© Saïd Bailal
20:35 Publié dans identités | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note
27.02.2006
L'individu foule
"Chaque fois que je me suis cherché,
J'ai trouvé les autres
Et à chaque fois que j'ai cherché les autres,
Je n'ai trouvé en eux que mon être étranger.
Serais-je l'individu-foules ?"
Mahmoud Darwich murale
"Chacun de nous est une foule, même si, avec le temps, on préfère le simplifier jusqu'à la pauvreté d'une sigularité. L'obligation d'être des individus, de répondre à un nom et à un seul, habitue la variété des personnes qui s'entassent en chacun de nous à rester silencieuse. Ecrire aide à les retrouver"
Eri de Luca Rez-de-chaussée
Chacun de nous est le produit d'un passé collectif, familial, culturel, national ou religieux. Mais ce passé ne cesse de s'élargir grâce à la coexistence sur le même sol de plusieurs cultures et à la simultanéité des discours rendues possible par la modernité.
Nos relations avec les autres nous changent constamment. On sort rarement indemne d'une vraie rencontre, d'autant plus qu'on a actuellement plus de possibilités de rencontrer des personnes de divers horizons culturels avec des regards différents sur le monde et ayant d'autres manières de donner sens aux évènements et aux choses.
Ces élargissments de notre passé et de nos rencontres boulversent les identités. L'identité ne peut plus être conçue comme un bloc homogène de valeurs sûres et de shémas d'identification figés.
Or l'identité figée et "prêt à porter" offre une sécurité psychique qui est séduisante. Il n'est pas facile de vivre cette aventure d'une identité en constante mouvement, parce cela nécessite une perpétuelle remise en question de soi et un souci de détachement de tout pesanteur collectif. C'est une insécurité psychique et une aventure existentielle qui est difficile à assumer. Les soubresauts qui secouent notre planète depuis quelques décennies en sont la preuve, ils peuvent être vus sous l'angle d'une crise et d'un désarroi identitaires.
En ce qui me concerne je préfère cette insécurité. Elle est garante de ma liberté, elle rend aussi mes relations plus sereines à la fois avec avec mon passé et mes origines.
Mes origines ne me conditionnent plus, je les porte en moi avec plus de lucidité et paradoxalement plus de tendresse. Cela me permet aussi de mieux reconnaître d'autres racines qui me rattachent aux autres. Ce qui multiplie mes rencontres et par conséquent m'offre encore plus de possibilités d'être.
© Saïd Bailal18:45 Publié dans identités | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note






